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[An English translation of this article appeared in POLYGRAPH 15/16. The original French text is supplied here for reference.]

Imm/Trans
Jean-Luc Nancy

J'ai voulu essayer d'écrire pour vous un très bref essai sur votre thème, "immanence et transcendance." J'y renonce, car le sujet s'échappe nécessairement. Si l'immanence, en effet, désigne l'être qui subsiste en soi, cet être définit de lui-même un dehors par rapport auquel il subsiste de manière autonome. Sub-sister implique d'être situé au dessous d'autre chose. Une substance est substance de … ce dont elle est substance, ainsi que, le cas échéant, de ses accidents. Un sujet—subjectum—est sujet de … ses actes, ses états de conscience, etc., à moins qu'il ne soit, en un sens oublié, "sujet" de l'autorité qui règne sur lui. En tant que subsistance, l'immanence ouvre sur un dehors inévitable.

La transcendance au contraire désigne non le sujet, mais l'acte, le mouvement qui franchit la limite de la subsistance. Or on vient de voir que la substance s'ouvre hors de sa limite, sous peine de ne même plus subsister: car si elle ne s'ouvrait plus, elle se dissoudrait au lieu de rester posée sous ses actes et attributs.

Mais l'acte qui transcende ne passe nulle part, puisque hors de la substance il n'y a que l'ordre de l'acte, donc de la transcendance elle-même, ou bien l'ordre de l'attribut, qui en tant que tel est accidentel et inconsistant. Transcender ne peut consister que dans une tautologie: la transcendance transcende, sans mener à rien. (On devine alors que l'immanence immane, sans plus.)

Si la transcendance conduit à la transcendance, elle est immanente à elle-même. Si l'immanence subsiste comme suppôt sans actes ni ouvertures, elle se dissout en soi. D'un côté comme de l'autre, il y a implosion radicale et absolue de la chose ou de la notion. La transcendance s'immanentise comme un mauvais infini qui court derrière son fantôme, l'immanence se défait comme un corps qui pourrit.

Le fantôme et la pourriture sont les deux figures dernières et interminables de la transcendance et de l'immanence. Ni l'un ni l'autre n'existe. Exister, l'existence, ignore le fantôme et la pourriture, qui sont deux manières de représenter la mort comme un état. Mais la mort n'est pas un état. La mort n'est pas: c'est ainsi qu'elle peut survenir, et qu'elle survient en effet.

La mort, la simple mort supprime toute spéculation sur une "immanence" et sur une "transcendance." Dans la mort il n'y a plus ni substance, ni acte. Mais la mort forme en même temps le seul passage de la subsistance au dehors d'elle-même: elle s'y dépouille de l'enveloppe qui la tient subsistante (elle se dépouille donc de cela sous quoi elle sub-sistait) et elle s'y développe en ek-sistence, ou en "sistence" hors de soi. En insistance, si l'on veut. Dans la mort ou à travers la mort (car la mort est une mince paroi) le "sistant" insiste loin de toute sub-sistance ou con-sistance. La "transcendance" y devient "l'immanence" même, retournée comme le doigt d'un gant.

J'en pourrais dire autant de ce qu'on nomme "l'oeuvre d'art." A quoi reconnaît-on une telle oeuvre? A ceci, et seulement à ceci que devant elle on ne reste pas devant, mais on rencontre, on heurte, on est heurté, on perd son enveloppe en même temps que cette chose, l'oeuvre, dépouille les siennes—ses formes, ses manières. On se développe alors en elle et elle en nous. On entre et on sort. On est toujours dans l'entre-deux d'elle et de nous: assez vite on comprend qu'il n'y a pas plus de "elle" que de "nous" (ou de "moi"). Il y a—

Il n'y a qu'un réel, qui n'immane ni ne transcende: c'est le heurt—le bon-heurt ou le mal-heurt, mais le choc, la butée choquante contre ce qui n'est pas plus dedans que dehors, mais paroi dressée: la mort, la naissance, l'amour, la parole. Là, on se cogne, on est cogné. On ne reste pas en soi, on ne sort pas de soi. Juste entre les deux: on se fait une bosse, une ecchymose, un hématome. L'être en sort tuméfié, tumescent, distendu. Ni fluide comme de l'eau immanente à l'eau, ni bondissant comme un dauphin qui transcende les vagues. Mais glauque et incertain comme une méduse entre deux eaux. Cette méduse, assurément, épouvante le philosophe.